Les drones d’aujourd’hui mèneront-ils aux logiciels d’entreprise de demain ?

Les restrictions imposées aux communications satellitaires utilisées par l’Ukraine rappellent qu’un fournisseur privé reste soumis aux décisions de son État. Pour les entreprises, la question touche la messagerie, le CRM ou les infrastructures cloud, dont l’accès peut dépendre d’autorisations politiques qu’aucun engagement commercial ne garantit.

Les drones d’aujourd’hui mèneront-ils aux logiciels d’entreprise de demain ?

    Dans la nuit du 13 au 14 octobre, les forces ukrainiennes ont découvert des restrictions affectant les terminaux satellitaires embarqués sur certains de leurs appareils. Selon les responsables ukrainiens cités par le Wall Street Journal, des missions ont été perturbées ou annulées, notamment pour des drones de frappe à moyenne portée et des intercepteurs. La limitation concernait la vitesse de déplacement des terminaux, autour de 160 km/h, et non le débit Internet. Le service a été annoncé comme rétabli le 15 octobre par des sources du ministère ukrainien de la Défense.

    Elon Musk renvoie la fixation des limites de Starshield aux autorités militaires américaines et, en dernier ressort, au président des États-Unis. Le 15 octobre, Reuters rapporte, en citant des responsables américains et occidentaux, que l’ordre de restriction provenait de la Maison-Blanche.

    Les restrictions civiles ont déjà des précédents

    Starshield relève d’un cadre militaire et contractuel particulier, et il serait inexact de transposer directement ses conditions à un logiciel de gestion. L’épisode rappelle néanmoins qu’un prestataire peut perdre le droit de servir un client, quelle que soit sa volonté. Une sanction, un contrôle à l’exportation ou un contrat public peuvent chacun conditionner l’usage d’un service, par des mécanismes différents.

    Le 12 juin 2024, le Trésor américain a annoncé des restrictions visant la fourniture de certains services informatiques et logiciels à des personnes situées en Russie, entrées en vigueur le 12 septembre suivant. Les catégories précisées par l’OFAC, l’organisme chargé des sanctions financières américaines, comprennent les CRM, les ERP, les outils de gestion de la chaîne d’approvisionnement et de gestion de projet. GitHub indique avoir restreint certains accès pour les développeurs iraniens en 2019, afin de respecter les sanctions américaines, avant d’annoncer en janvier 2021 avoir obtenu une licence du gouvernement américain lui permettant de rétablir l’ensemble de ses services dans le pays.

    Ces précédents concernent des contextes de sanctions précis et ne préjugent pas d’une mesure comparable contre des entreprises européennes. Les mesures américaines de juin 2024 préservaient explicitement l’accès à Internet et aux services de communication en ligne, si bien qu’une suspension générale de messagerie ne peut pas être présentée comme un précédent établi. Le mécanisme existe, son extension à d’autres situations relève de l’analyse du risque.

    Le SaaS rend la dépendance quotidienne

    Pour une entreprise, la question se traduit par des situations très concrètes. Si son CRM devient inaccessible, comment retrouver les échanges avec un prospect, suivre un devis ou organiser les relances ? Un export du fichier clients ne reconstitue pas, à lui seul, les historiques, les automatismes, les autorisations ni les connexions aux autres logiciels. Dans le cas ukrainien, le maintien de nombreuses connexions n’a pas empêché la dégradation de certaines missions, ce qui invite à examiner la criticité de chaque fonction plutôt que le nombre de services disponibles.

    La localisation des données reste un élément de l’évaluation, mais elle ne suffit pas. Trois questions doivent être posées séparément : qui peut accéder aux données, qui peut maintenir ou restreindre le service, et comment changer de fournisseur. Elles concernent respectivement la confidentialité, la disponibilité et la réversibilité. La présence d’un centre de données ou d’une filiale dans un pays ne suffit pas, à elle seule, à décrire toutes les dépendances.